
Observatoire des Migrations en Bretagne
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Thème : Santé
Population : Immigrés
Origine : Maroc
La représentation du corps chez le Marocain immigré
Lieu de l'étude : Rennes (35), Chateaudin - 1989
Auteur : Zouhaïr Y.
Formation : sociologie
Institution : Université Rennes 2, Ceriem
Diplôme : maîtrise
Tuteur : Simon P.J.
Type document : mémoire
Support : papier
nbre de pages : 162
Iconographie : non
Localisation : Adériem, secrétariat : 02 99 47 15 95
Accessibilité : consultable sur place
Résumé
L'auteur part de l'idée que le "choix du corps comme entrée possible à l'immigration s'impose d'autant plus que l'émigré a été sélectionné par les industriels français pour sa fiabilité corporelle et non pour son éventuel apport à la culture nationale". Le centre d'intérêt est ici "le corps pour soi" et non pour la médecine ou la société d'accueil. Quel usage fait l'immigré de son corps ? Quel type de discours tient-il sur son corps ? Comment s'organise ce rapport social au corps ? Ces questions sont sous-tendues par quatre hypothèses ; 1. l'individuation du corps est un processus générateur de toutes les contradictions qui hantent la vie d'un immigré ; 2. la maladie, la vieillesse et l'inactivité représentent une double réalité pour l'immigré c'est-à-dire une occasion pour réclamer la reconnaissance de la société d'émigration et une négation de son statut d'émigré ; 3. Les femmes immigrées rentabilisent positivement leur situation de transplantées ; 4. le rapport au corps a certainement subi des effets acculturatifs, néanmoins il demeure l'un des bastions les plus hostiles à l'acculturation (p. 10). L'enquête se base sur un matériau d'observations diverses (au sein des familles, à la mosquée, dans le bus, au marché, etc.) et de conversations informelles avec 18 personnes dont 6 couples (un couple mixte) habitant Rennes et Chateaudin, âgés de 62 à 32 ans.
La première partie, intitulée "Emigration/immigration", fait un bref survol des représentations du corps dans la société marocaine et dans l'islam. La seconde partie, "L'usage social du corps" traite de la sexualité, de la religion, du "langage du corps" (séduction, hygiène, enveloppe physique, rapport à l'espace) et, enfin, de son usure. Parmi les différents aspects de la sexualité et de la procréation envisagés, on entrevoit notamment comment "l'ordre sexuel masculin de l'immigré est perturbé par la médicalisation de la sexualité et l'individuation de l'acte sexuel", introduites par le biais de ses enfants ou de sa femme (contraception). La réponse à ces perturbations est souvent un excès d'autorité masculine car "seule la sacralité de la sexualité peut maintenir l'identité collective et préserver sa cohérence". La sexualité féminine est très liée à la procréation et l'auteur nous donne des extraits de dialogues concernant les effets néfastes de la contraception. Quant à la grossesse, elle constitue dans la migration un moment beaucoup plus familial que collectif, appauvri en rituels et en chaleur humaine, contrairement aux tous débuts de l'immigration familiale à Rennes. L'allaitement est très important et pratiqué même contre l'avis médical (par exemple en cas de prise de médicament). De même, les rituels suivant la naissance sont-ils simplifiés sauf pour le premier fils. Quant à la circoncision, elle reste symboliquement primordiale car elle lie l'enfant à sa communauté ("un corps circoncis est d'abord un corps pour autrui", p. 68) et l'hygiène corporelle à l'hygiène spirituelle. La circoncision en France est considérée comme sans valeur par rapport à la fête au Maroc (description d'une fête à Chateaudin où 15 Marocains de Rennes se sont rendus). Cette section se termine sur des règles éducatives en matière de techniques du corps, notamment concernant sa partie gauche, qui est méprisable.
Le chapitre consacré à la religion traite notamment du Ramadan comme "épreuve essentiellement corporelle" qui replace l'immigré dans sa position de minoritaire car la France ne vibre pas à l'unisson comme le Maroc. Le chapitre consacré au "langage du corps" donne de nombreux détails sur le corps féminin. Ainsi, le voile est-il considéré comme une obligation sociale plus que religieuse (même si elle est un jeu de séduction car on cache surtout ce vers quoi on veut attirer les regards) et qui tend à être abandonnée par les plus jeunes car "plus personne ne s'intéresse au voile et en plus c'est mal vu par les Français" dit une interviewée (p. 102). Mais la beauté est d'abord une question d'hygiène. Concernant celle-ci, le hammam est le lieu de purification par excellence où l'immigré se rend dès son retour au pays pour éliminer les microbes que son corps ramasse en France et qui lui donne rhumatisme, bronchite et grippe. Les ablutions utilisant de l'eau sont les seules considérées comme purificatrices. Mais la vraie propreté est intérieure et avoir les mains sales, par exemple, est un signe de virilité. D'autres considérations concernent sur la nourriture (nourrissante et bon marché).
La section portant sur l'usure du corps évoque la maladie, due à la fatalité (maktoub), frappant riches comme pauvres, et seulement les croyants car elle est une épreuve envoyée par Dieu. Suit une longue considération sur les propos entendus auprès de trois médecins français à Rennes concernant la "sinistrose" dont souffriraient leurs patients maghrébins (un terme inventé pour décrire le refus d'ouvriers français de se considérer comme guéris car ils n'avaient pas obtenu réparation du préjudice). L'auteur dénonce ce concept pseudo-scientifique utilisé sans précaution par ces trois médecins et montre que ses interviewés marocains ont souvent des attitudes de méfiance vis-à-vis des représentants de l'Etat et de la Sécurité Sociale, qui cherche à les rouler et ne prend pas en compte la pleine signification sociale de leurs maladies. Enfin, adoptant un ton assez "sayadien" (Abdelmalek Sayad), Y. Zouhaïr aborde l'"installation illégale dans la vieillesse", après un provisoire qui a duré toute la vie. Quant à la mort hors du pays d'origine, elle est vécue avec angoisse car, dit l'un d'eux "j'ai vécu comme un chien, je ne mourrai pas comme un chien" (p. 140). D'où l'importance du rapatriement des corps. L'étudiant en sociologie note que l'immigré, "dans sa quête de statut durable, s'installe prématurément dans la vieillesse (?) (mais) l'inactivité, concomitante à la vieillesse, implique sa négation (comme travailleur manuel)" (p. 152).
Commentaire
Le texte donne une impression générale de malaise, d'oppression et de tristesse, vécus par les Marocains rencontrés lors de l'enquête, malaise qui se lirait sur le corps dans ses différentes dimensions. Il fournit néanmoins des indications intéressantes et nombreuses sur les aspects religieux, sociaux, esthétiques, etc. du corps qui offrent au lecteur non spécialiste une idée générale sur ce domaine, aussi bien au Maroc qu'en France. Néanmoins, la recherche n'a pas vraiment atteint son but, qui était de placer le corps comme interrogation première sur les effets de l'immigration. Il s'agit plus d'une recension ethnographique comparant un là-bas (le Maroc) à un ici (la France). De plus, la méthode utilisée reste un peu floue et rend difficile l'évaluation de la portée des conclusions, d'autant que les observations restent générales et peu contextualisées. "L'immigré marocain" n'apparaît pas comme un acteur social mais comme une figure un peu abstraite. Néanmoins, les indications sur le vieillissement (sujet alors peu abordé quand ce mémoire a été écrit, en 1989) sont directement au c?ur de ce thème corps/immigration, de même que le rapport des immigrés interviewés à la maladie et à la Sécurité sociale.
Il y a peu d'indications "localisant" la recherche en Bretagne. Le style est agréable, l'écriture est élégante bien que parfois un peu obscure. Pas de données statistiques.
